dimanche 9 août 2020

Série "Friction d'histoire de l'art" : "A short journey with Michael Drucks"

Michael Drucks : Political Territory from Druksland (1973) - Série "Friction d'histoire de l'art"

Dans la série "Friction d'histoire de l'art", je propose des "voyages" dans l'art contemporain et son histoire, ici à partir d'une oeuvre "territoriale" de Michael Drucks. Les "frictions" ou rebonds qui vont d'une image à l'autre forment une trajectoire, un parcours visuel fait de libres associations que l'on peut voir comme des balises, ou non, de micro-récits d'histoire de l'art. Les analogies, plus ou moins évidentes, se déroulent en une constellation que le spectateur est libre d'interpréter, comme bon lui semble. Elles sont ouvertes à son imaginaire, à sa culture, comme à sa capacité à dessiner des fictions depuis un jeu de correspondances. Les frictions d'histoire de l'art peuvent ainsi alimenter une nouvelle narration, donner lieu à une traversée plus vaste d'une l'histoire de l'art déjà écrite, déplier l'histoire de l'art en histoires.



Michael Druks, Druksland, 1973

Christophe Bruno, Dadamètre, 2008

Michael Drucks, Flexible Geography (World), 1971

Fayçal Baghriche, Epuration élective, 2004

Michael Drucks, Miss Out, 1974

Francis Alÿs, Tornado, 2000-2010

Goya, "El pero", 1814

Jota Castro, Borders, 2006-2010

Maurizio Nannucci, Scrivere sull'acqua, 1973

Texte sur le travail de Jagna Ciuchta, août 2017/ Frictions d'histoire de l'art, août 2020

Jagna m'a demandé d'écrire un texte sur son travail au cours de l'été 2017, pour son site. J'avais rencontré l'artiste lors d'un dîner de vernissage à Paris, "par hasard". Elle revenait tout juste du centre d'art le Wiels de Bruxelles. Il y avait réalisé des "images liquides" en lien avec la toute première exposition rétrospective d'Alina Szapocznikow – artiste formidable oubliée de l'histoire de l'art moderne. Malgré le voyage, "l'atterrissage" à Paris, Jagna semblait encore complètement concentrée sur son projet de Bruxelles, ne cesser d'y penser. C'était en 2012. Avant ça, en 2010, j'avais vu pour la première fois l'une de ses oeuvres... Elle faisait partie d'une exposition collective réalisée par le collectif toulousain pdf. . Plus tard, je compris que son tableau énigmatique, comme son accrochage dans ce château de Fronton, annonçait la suite - une suite pétillante, pleine de "bursts". Depuis ce premier dîner, nous nous sommes vues pas mal de fois pour travailler dans différents contextes, échanger sur l'art et l'histoire de l'art, et puis sur cette forme d'interface ou, peut-on dire, d' "adhésion critique" qu'est l'exposition pour elle, et qui est au cœur de sa pratique.


  
Jagna Ciuchta, Henry Moore for Goats, 2016
Œuvre réalisée dans le cadre de l'exposition "Fœhn d'été (A Summer Wind from the Alps)", 2016 - La Villa du Parc, Annemasse, Curated by Garance Chabert © Aurélien Mole


Texte sur le travail de Jagna Ciuchta

Dans la pratique de Jagna Ciuchta, l'exposition est médium, espace réflexif, terrain de jeu de l'artiste. Éphémère, l'œuvre vit au cœur de ce que l'on peut appeler « une situation d'exposition ». Analysé avec précision dans sa singularité et la réalité des paradigmes curatoriaux, le lieu de l'exposition devient matière à récits plastiques. Aussi, au regard de ses spécificités, les artistes invités par Jagna Ciuchta peuvent créer un travail in situ, leurs œuvres apparaître par le biais d'une citation (par exemple photographique), « ré-exister » dans une nouvelle mise en scène, l'ensemble de ces occurrences se rencontrer dans un même projet, se retrouver plus tard, encore, motifs... Chapitre après chapitre – d'exposition en exposition - , l'œuvre se déploie, se stratifie et se ramifie, affirme sa nature organique.

Lors de l'hiver 2013/2014, Eat the Blue marque un tournant dans le travail de l'artiste. Au départ, cinq blocs industriels de polystyrène drapés d'un film bleu occupent une galerie de Montreuil, et le titre, toujours onirique, un brin « surréel », chez Jagna Ciuchta. Jour après jour, des artistes (24 conviés au total) interviennent, participent à la formation de l'œuvre. Le médium exposition se fait ici atelier collectif, organe à la fois politique et sensible de l'œuvre. Comme toujours, les différentes phases du projet sont enregistrées. Ces documents pourront éventuellement servir une nouvelle œuvre, changer de statut, devenir matériau.

À l'instar de When You See Me Again, It Won't Be Me (2010-2015), Spin-off et ses prolongements (2014-2015), retraversent des éléments utilisés dans des projets antérieurs. À ceci près que, cette fois, ce n'est plus le socle muséal qui en l'acteur principal, mais l'archive photographique. Par exemple, une image de l'exposition Frozen Lakes (2014) s'y retrouve médium. Elle appartient à un corpus d'images réemployées, nommé « les images liquides ». Car en effet ces images coulent - elles migrent d'une exposition à l'autre, dialoguent avec les œuvres de nouveaux invités, tissent un nouveau réseau de relations signifiantes. Elles sont fluent.

Les productions de Jagna Ciuchta, dont l'esthétique minimaliste s'amuse d'accents expressionnistes voire baroques, sont réinventées ad libitum, composent une vaste fresque in progress. Pour être formaliste, le travail n'interroge pas moins les écarts et les liens qui peuvent exister aujourd'hui entre l'art et son exposition, entre le visible et l'invisible, entre le high and low - autant de symptômes de notre schize contemporaine induisant un éclatement, une diffraction du réel.

Plus qu'une simple ré-appropriation de l'exposition et de ses topiques – héritage déjà classique de la modernité –, la beauté du process tient ainsi d'une finesse d'analyse historique et contextuelle ne laissant rien au hasard et qui, en même temps, ouvre la voie au « hasard de la rencontre » cher aux surréalistes.

À l'égal de ce que l'on ressent en observant la performance d'un funambule qui progresse sur son fil tenu, restant debout essentiellement grâce à l'intelligence qu'il a de ce qui se passe autour de lui, suspens, tension, poésie sont manifestes.Viscéralement plastique, en mouvement, en devenir permanent, l'art subtil, radical, sans concession de Jagna Ciuchta parle d'art de l'intérieur. Ici, comme l'a défini Gérard Genette, « l'objet d'art ne se réduit pas à son objet d'immanence parce que son être est inséparable de son action.  » Paris, août 2017

https://www.jagnaciuchta.com/About (texte en version bilingue français-anglais)



Frictions d'histoire de l'art, 9 août 2020

Aujourd'hui, je relis, relie, associe presque malgré moi. J'ai eu deux flashs, comme des échos, un jeu de superpositions, des rencontres qui détourent, et [se] stratifient. Des mises en friction du travail de Jagna avec deux peintures quasi oubliées de l'histoire de l'art, réanimées, grâce à son œuvre. De drôles d' "images liquides", si l'on peut dire : déplacées, réinventées, elle se déversent dans la mémoire pour réapparaître là, soudain, telles des traces ineffaçables, et impérieuses. Je ne peux les éviter, m'empêcher de "faire friction". Les survivances sont de l'ordre du manifeste, dans les plis du temps et de l'espace, elles éclairent le présent.

Dorothée Tanning, Hearthless, 1980


                        Jagna Ciuchta, œuvre de l'exposition "Foehn d'été", 2016 © Aurélien Mole


Perle Fine, Summer, 1958-1959


 Jagna Ciuchta, The House of Lust, 2016 © Aurélien Mole

lundi 27 juillet 2020

Exposition "Air", Gérard Adde (Agde)

Commissariat d'exposition, Chrystelle Desbordes en collaboration avec l'artiste

Du 9 juillet au 30 septembre 2020
Atelier de Gérard Adde
5, rue de Lassusse, 34300 Agde

J'ai rencontré Gérard au printemps, dans son atelier, à Agde. Un bel espace, un écrin pour accueillir le travail d'un sérigraphe-plasticien reconnu. Il avait le désir d'y réaliser une exposition estivale avec les œuvres qu'il avait produites entre 2019 et 2020, sur le thème de "l'air". Grâce à nos échanges, il m'a donné "carte blanche" et j'ai alors fait une sélection d'œuvres dans un fonds important pour l'exposition. L'accrochage s'est ensuite organisé dans les deux salles dédiées à la mise en espace de ses travaux au sein de l'atelier. 

Le travail de Gérard Adde a pour matière première un cryptogramme issu d'un roman de Jules Verne. Il s'agit d'un texte illisible, d'une énigme, que l'artiste s'approprie dans le contexte actuel du flux continu des mots et des images. L'exposition " Air " présente ses dernières œuvres, inédites, réalisées entre 2019 et cette année. Le mot "air" recouvre de multiples sens : l'air musical, l'air que l'on respire, l'air qui circule entre, autour, dans des formes plastiques, l'air qui permet l'envol, la liberté...  S'il a ici une dimension concrète, réelle, bien qu'invisible, il renvoie tout autant à une évocation poétique. Outre les travaux issus des séries "L'air des bijoux", "Épigraphies", "La disparition", "Le creux de l'aiguille" (etc.), le visiteur découvrira une grande peinture quadriptyque intitulée "Lockdown".


Salle 1 : à gauche, œuvres de la série "L'air des bijoux" ; à droite, tableaux de la série "Épigraphie" ; Mobiles de la série "L'air des bijoux"
 À l'écran : "L'air des bijoux", montage vidéo réalisé pour l'occasion par l'artiste Christophe Bruno 


Salle 1 : Œuvres de la série "L'air des bijoux"


Salle 2 : à gauche, série "La disparition" ; à droite : peinture de la série "Les Paradis" ; au centre, œuvre de la série " L'aiguille creuse"


Salle 2 : au fond, Lockdown, peinture (4 panneaux) ; à droite, triptyque de la série "La différence de la plume"



 Salle 2 : Peintures de la série "Les Paradis"



Texte " Quand l'écrit fait écran "

dimanche 26 juillet 2020

Rencontres - "L'artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde."



"L'artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde.", Arthur Schopenhauer


    Rencontres... elles sont nombreuses, autant que les espaces où elles ont eu lieu : ateliers, centres d'art ou musées, amitiés partagées, Beaux-Arts ou autres "écoles supérieures d'art", résidences de travail, envie d'écrire sur une oeuvre, un travail... Rencontrer, simplement. Partager, réfléchir, voyager/questionner, regarder le monde... avec : Marina Abramovic, Gérard Adde, André-Pierre Arnal, Fayçal Baghriche, Larry Bell, Abdelkader Benchamma, David Bioulès, Michel Blazy, Lilian Bourgeat, Céleste Boursier-Mougenot, Luc Bouzat, Laurence Broydé, Christophe Bruno, Daniel Buren, Sophie Cardin, Yves Caro, Philippe Cazal, Siegfried Ceballos, Cassandre Cecchella, César, Enna Chaton, Jagna Ciuchta, Alain Clément, Claude Closky, David Coste, David Cousinard, Cindy Coutant, Claire Dantzer, Olivier Debré, Hervé Di Rosa, Emory Douglas, Wang Du, Valérie Du Chéné, Hubert Duprat, Céline Duval, Fred Eversley, Richard Fauguet, Philippe Favier, Nicolas Frespech, Stéphane Gantelet, Ghazel, Delphine Gigoux-Martin, Philippe Jaminet, Lynn Hershman Leeson, Suzanne Husky, Anne Jallais, Pierre Joseph, Katia Kameli, Kapwani Kiwanga, Marie Labat, Wolfgang Laib, Vincent Lamouroux, Mathieu Laurette, Izidora Leber Lethe, Thomas Levy-Lasne, Natalia Lopez, Tom Marioni, Sonia Marques, Lauren Marsolier, Elsa Mazeau, Hélène Merlet, Julie Morel, Olivier Mosset, Valérie Mréjen, Eddie Panel, Hervé Paraponaris, Laurent Perbos, Alexandre Périgot, Marianne Plo, Abraham Poincheval, Guillaume Poulain, Philippe Ramette, Shanta Rao, Agnès Rosse, Stéphanie Sageot, Charles Simonds, Pierre Soulages, Simon Starling, Jeanne Susplugas, Claire Tabouret, Sébastien Taillefer, Jean-Luc Verna, Claude Viallat, Sébastien Vonier...

    Contemporains, "nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité", comme l'écrivit Nietzsche.  Il n'y a pas d'histoire de l'art sans artiste."L'art est ce que fait l'artiste, c'est tout." Simple, magnifique. C'est signé Lawrence Weiner. L'art. Voir. Vivre. "Le monde comme volonté" et, surtout, "comme représentation". Toujours Ici et Maintenant. Et partout. Ensemble. Merci.

Interview Lawrence Weiner 1969, "L'art est ce que fait l'artiste, c'est tout"

Extrait du film réalisé par la télévision suisse romande, Quand les attitudes deviennent forme, 1969
(dans le cadre de l'exposition When Attitudes become Form, Kunsthalle de Berne - curator : Harald Szeeman) 


Interview Lawrence Weiner et Michael Heizer

"L'art est probablement la seule chose pour laquelle il n'y ait pas une raison vraie.", Lawrence Weiner

vendredi 3 janvier 2020

"L'Être, la Machine et le Néant", Christophe Bruno (Paris)

Christophe et moi avons travaillé plusieurs mois sur le projet. Nous avons fait près de 2000 essais avant d'obtenir ce que nous voulions (le processus de recherche fait pleinement partie du travail artistique). Nous avons sélectionné 17 tableaux. Lorsqu'ils ont été prêts pour l'exposition à la Cité des Arts à Paris (dans le cadre de la Biennale Nemo, sous la direction artistique de Gilles Alvarez), nous avons discuté de l'accrochage avec le commissaire Dominique Moulon. J'ai proposé le "rouge pompier" pour recouvrir les cimaises comme un lointain écho à l'Académisme, voire aux présentations muséales empreintes de l'Académisme du XIXe siècle. Au fond, il s'agissait d'un contre-point ironique à la question de la modernité artistique qui était au cœur du projet. Puis nous avons accroché, l'ensemble créant une unité si bien que l'on pouvait y voir une installation.


Présentation du projet

Aujourd’hui, l’apprentissage du savoir-faire artistique par la machine suit les règles de l’Académie : l’Intelligence Artificielle est nourrie d’histoire de l’art et entraînée à reconnaître des styles picturaux. Ses réseaux de neurones sont alors capables de créer des oeuvres « à la manière de » tel ou tel artiste. Ainsi, tandis qu’un néo-académisme machinique est en marche, il est urgent d’apprendre à désapprendre aux machines : à l’égal des peintres de la modernité, L’Être, la Machine et le Néant intègre dans le processus d’apprentissage la friction, l’erreur, l’anachronisme, le défaut, la schize, le bug, le néant. Le dispositif cherche à retrouver la dynamique de l’art : la rupture. L’incomplétude de la machine rejoint celle de l’être humain, à l’horizon d’une nouvelle modernité.


Le projet a été réalisé en collaboration avec l’historienne de l’art Chrystelle Desbordes et avec la participation de diverses Intelligences Artificielles
Avec le soutien d’Arcadi Île-de-France
Avec la participation du DICRéAM


mercredi 25 décembre 2019

Jorge Furtado, "L'île aux fleurs", 1989 (Brésil)/ Raphaël, "Portrait de Léon X", 1518-1519 (Rome)

Jorge Furtado, Ilha das Flores ("L'île aux fleurs"), 1989 - Brésil
12 mn 31
Société de production : Nora Goulart et Monica Schmiedt


"Ceci n'est pas un film de fiction", Jorge Furtado 
 Il est à noter que, sur Wikipedia, le film est catégorisé dans le genre, pour le moins curieux, de "faux documentaire"...

    Dans ce court film, le Brésilien Jorge Furtado livre, avec humour et sur un rythme effréné, l'histoire économique de l'échange des biens et des marchandises entre les hommes (via la monnaie), en particulier depuis la Renaissance (le "monde moderne" en histoire), et jusqu'aux années 1980. Rapidement, les inégalités se dessinent entre les riches et les pauvres. "L'île aux fleurs", immense décharge contemporaine à ciel ouvert, en devient le symbole. Sur ce petit territoire situé au Brésil, dont le joli nom renvoie à une partie fleurie de l'île, les denrées rejetées par les classes moyennes et riches sont ramassées par les pauvres aux côtés des cochons. Parmi la riche iconographie qui crée des associations significatives de cette histoire tout au long du film, l'on aperçoit une peinture de commande réalisée par Raphaël entre 1518 et 1519...


Détail de L'île aux fleurs : Raphaël, Portrait de Léon X (avec les cardinaux Guilio de Medicis et Luigi de Rossi), 1518-1519
Huile sur bois, 154 x 119 cm
© Galerie des Offices, Florence

Dans ce tableau, le pape de la famille des Médicis (fils de "Laurent Le Magnifique") n'est pas à son avantage : le visage bouffi, il regarde dans le vague (avec son strabisme plus ou moins masqué par sa position de trois-quart profil). Les deux cardinaux qui l'entourent n'établissent aucune communication avec lui, incarnant, par leurs regards évasifs, les fortes tensions et autres trahisons qui sévissent alors au Vatican entre les membres du clergé. À l'époque, le pape inique et dispendieux, qui dilapide, depuis 1513, les caisses du Vatican (laissées en bon état par son prédécesseur Jules II), dans des fêtes fastueuses, met les fidèles sur la paille avec le "commerce des Indulgences" (déjà utilisé par Jules II), tandis que le luthéranisme gagne l'Europe.
L'élection de Jules II en 1513 avait eu pour but de consolider le pouvoir des Médicis (à l'origine des banquiers, bien plus que des hommes politiques), fragilisé à Florence quelques années auparavant (voir notamment Machiavel, et le contexte dans lequel il a rédigé Le Prince). "Mécène des arts", la famille utilisera également les artistes pour assoir sa puissance en Europe. 

L'insertion de cette image dans "L'île aux fleurs" est donc riche de sens, comme de résonances avec le monde contemporain. Par définition une "représentation", la peinture n'est pas, pour autant, une œuvre de fiction !

vendredi 5 juillet 2019

"Le vent se lève" à la Villa Médicis

Chaque année, la Villa Médicis Académie de France à Rome présente une exposition en lien avec les recherches de ses pensionnaires. Pour l'édition 2019, Evelyne Jouanno et Hou Hanru réunissent 16 artistes et chercheurs en résidence sous le titre Le vent se lève. Un intitulé qui pourrait être le début d'un conte, philosophique ou politique, au dénouement incertain.


François Hébert & Olivier Strauss, Réponses au brouillard, 2016
© Académie de France à Rome – Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019

mercredi 30 janvier 2019

Hommage à Ana Mendieta : Article & Atlas

L'exposition du Jeu de Paume était simplement magnifique. J'y ai trouvé comme une occasion rêvée d'écrire sur une artiste qui me semble être l'une des plus importantes de sa génération, une façon de lui rendre hommage après sa disparition tragique, à 37 ans.


     Ana Mendieta © The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.


Article "Ana Mendieta"Mouvement.net 

En France, l'œuvre de la vidéaste et performeuse, pionnière de l'art féministe des années 1970-80, est peu représentée et peu connue. Le Jeu de Paume lui offre une première rétrospective au moment où la notion d'écoféminisme refait surface sur la scène médiatique.

                                   Ana Mendieta, Imágen de Yágul © The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy                                               Galerie Lelong & Co.

Alors que les visiteurs se massent dans l'exposition de Dorothea Lange au rez-de-chaussée du Jeu de Paume, les salles consacrées à l'œuvre d'Ana Mendieta sont calmes. Organisé autour des quatre éléments et du sang sacrificiel, le parcours permet de découvrir un travail, à travers 20 films restaurés et une trentaine de photographies de ses performances, où se rencontrent l’intime et l’universel – ainsi que le suggère le titre de l’exposition, Le temps et l’histoire me recouvrent.

Entrer en osmose avec la nature
C’est en mêlant littéralement son corps à la nature que l'artiste trouve, au seuil des années 1970, son langage. « Je crois en l’eau, en l’air et en la terre. Ce sont toutes des divinités. Et elles parlent », confiera-t-elle. Rapidement, Mendieta atteint une telle fusion avec la Terre sacrée, que naît la plus fameuse de ses séries – « Las siluetas » (« Les silhouettes », 1973-1980). Leurs formes, sommaires, d’inspiration primitiviste, à la fois tangibles et flottantes, apparaissent dans quelques-uns des films présentés (ainsi que dans certaines des photographies). À l’époque, les « earth works » (« œuvres de la Terre », généralement créées à ciel ouvert dans des paysages désertiques peu accessibles au spectateur), deviennent une tendance importante de l’avant-garde américaine (avec, par exemple, Robert Smithson ou Nancy Holt), à l’égal du Body Art et de l’art féministe (songeons notamment à Judy Chicago). Or, comme Ana Mendieta le sous-entend elle-même en qualifiant son travail de « earth-body » (« le corps-Terre »), sa démarche est au carrefour de ces pratiques. Au cœur de la nature, en se livrant à un véritable corps à corps avec ses éléments, elle fait l’expérience d’une synergie sans précédent dans les arts visuels.


Atlas "Ana Mendieta", réalisé par des étudiants des Beaux-Arts de Toulouse (2014)

J'ai demandé à mes étudiants de première année de l'IsdaT-Département des Beaux-Arts de Toulouse de réaliser un "atlas" en lien avec une œuvre de la fin du XXe. siècle (à choisir au sein d'une longue liste fournie).  Chaque atlas devait répondre à une méthodologie rigoureuse. Lorenne, Camille, Mayllis et Alice ont produit ce très bel atlas à partir de la série des "Silhouettes" de Mendieta. Il s'agissait d'aborder d'une autre manière le sempiternel "commentaire d'œuvre", comme le travail en groupe, notamment à l'heure d'Internet appartenant pleinement à cette génération.

1- Ana Mendieta : Silhouettes

2- Traces de mains préhistoriques (Paléolithique supérieur, Gargas)

3- "La petite sirène" d'Andersen se transformant en écume de mer

4- Andy Goldsworthy : Rain shadows

5- Louise Bourgeois, Woman

6- Pline l'Ancien, : "Invention de la notion de silhouette"

7- Le Saint Suaire de Turin

8- Masque de "La Noyée de la Seine"

9- Antoni Gormley, Feeling Material, 2003-2008

10- ORLAN, MesuRAGEs, 1968-2012

11- Gérard Fromanger, Silhouettes

12- Yves Klein, Anthropométries de l'Époque Bleue, 1960

13- Andy Warhol, Electric chair, 1967

14- Karen Knor, The Pencil of Nature

15- Manequin de réanimation - moulage a partir de "La Noyée de la Seine"

16- Man Ray, Noire et Blanche, 1931

17- Octavio Campo, Absence of the marmeiad

18- Kristina Depaulis, Performance (sans titre)

19- David Altmedj, Son

20- Junji Ito, The enigma of Amigara fault

21- Kara Walker, The end of the uncle Tom and the grand allegorical tableau of Eva in heaven 22 - fracture numérique

23- Giacometti, Femme de Venise, 1957

24-Van Gogh, La chaise de Vincent, 1889

25- Cindy Sherman, manequin

26- Valerie Delarue, Chambre d'argile

27- James Turell, Blue Room, Lacma LA, 2012

28- Glen Baxter, On The Old Giacometti Trail, 2014

29- Herbert Baglione, "Street art "(sans titre)

30- Hans Belmer, Série des "Poupées" (La forêt, 1932)

dimanche 27 janvier 2019

Exposition "Courant continu" au Moulin des Évêques

Article écrit pour mouvement.net


Vue de l’exposition, œuvres de Julius Rolf, Guilhem Roubichou et Cédric Torne. p. G. Monchaux



Cette exposition collective fissure les carcans temporels. Les œuvres contemporaines s’imprègnent de l’architecture médiévale du Moulin des Évêques à Agde, renouant avec les métiers de l’artisanat, mais actualisent aussi une certaine idée de la transcendance.

samedi 4 août 2018

Exposition "Où sont les hommes ?", Frac LR (Montpellier)

Commissariat "Carte blanche" donnée par Ami Barak, Directeur du Frac 
Exposition réalisée avec des œuvres appartenant au Fonds régional d'art contemporain Languedoc-Roussillon

Galerie du Fonds régional d’art contemporain
4 rue Rambaud Montpellier
du 25 janvier au 12 mai 2001


Je connaissais bien le fonds du Frac LR et j'avais remarqué qu'Ami l'avait nourri, depuis son arrivée en 1993, d'œuvres signées par des femmes - ce qui était loin d'être banal, ou courant. Bien sûr, il n'était pas question pour lui de soutenir l'acquisition d'œuvres "de femmes" mais, simplement, d'œuvres qui lui semblaient dignes d'intérêt, inscrites dans des questions politiques et esthétiques contemporaines, tout autant que celles qui étaient créées par des hommes. Certaines d'entre-elles portaient un message féministe, mais pas toutes. Peu à peu, le fonds a ainsi été enrichi par des signatures du "genre féminin". Pour l'exposition, j'ai eu envie de pointer ces choix qui donnaient une certaine identité à la collection, plutôt originale, donc, à l'époque, sans tomber dans les clichés féminin/masculin, mais en jouant avec la dichotomie et le "trouble dans le genre"  (pour reprendre l'expression éponyme du fameux essai de Judith Butler). C'est pourquoi l'exposition présentait également quelques œuvres "d'hommes" qui, en particulier, pointaient, chacune à leur manière, ce "trouble" : Urs Lüthi, Noritoshi Hirakawa ; et aussi un vidéo du duo d'artistes "homme/femme" Vedova Mazzei. Entre expressions phobiques ou obsessionnelles, images de séduction du corps et signes d'emprise sociale, l'exposition souhaitait, en filigrane, sensibiliser le public à la notion de genre qui adhérait encore beaucoup à celle de la différence entre les sexes et ses conséquences sur le fait "d'être une femme" à l'aune du XXIe et, peut-être plus encore, "une artiste". Le titre de l'exposition était délibérément drôle, vintage, ambigu, puisqu'il se référait directement au tube de Patrick Juvet "Où sont les femmes ?", comme à la voix aigüe et au look androgyne du chanteur. Pour moi, tout cela était à la fois léger et sérieux, comme l'art. Ce fut un travail riche, intense, et - j'ose l'écrire - jouissif, une proposition qui me paraît avoir une certaine résonance aujourd'hui tant sur le plan politique, qu'esthétique. En fait, je crois que j'aimerais bien la refaire, pour voir.

L'exposition dura 3 mois et demi et fut réaccrochée 3 fois, dans le cadre de "travaux pratiques", avec mes étudiants de cinquième année d'histoire de l'art de l'Université Paul Valéry de Montpellier.
  


Cathy de Monchaux, Watching the madness through closed eyes, 1993 © Frac Occitanie




Communiqué de Presse

Sous ce titre un brin ironique se cache l’exposition d’œuvres de la collection du Frac Languedoc- Roussillon. Le choix de la commissaire, Chrystelle Desbordes, à laquelle Ami Barak, Directeur du Frac, a donné carte blanche provient, d’abord, d’un constat simple : le fonds est largement occupé par des artistes du “genre” féminin depuis qu’Ami Barak dirige l’institution (1993). Or si, clairement, ce dernier n’a pas choisi d’acquérir ces œuvres pour cette “raison” (ce qui, bien entendu, n’a en soi aucun sens, à moins que l’on considère qu’il y a un “art féminin”), il n’a pas plus ignoré le travail de ces artistes parce qu’elles étaient des femmes... Pour autant, les œuvres choisies ici sont, pour beaucoup, en lien avec des questions soulevées par les “Gender studies” car y sourdent les relations entre le sexe physiologique et le sexe social ( - lequel, chez les Américains, renvoie au terme de “gender”) ; ou, pour le dire autrement, l'on découvre des formes soulevant, de manière plus ou moins explicite, des questions politiques autour du genre : Sophie Calle, Marie Legros, Cathy De Monchaux, Jana Sterbak, Vedova Mazzei.

Non sans humour, et pour damer le pion à toute tentative de classification toujours trop systémique, catégorique et réductrice (clin d'œil à l'essai Penser/Classer de Georges Perec), deux œuvres produites par des hommes sont présentes dans l’accrochage. Le spectateur, à l’invite faite par le titre, peut dès lors se livrer à un jeu de piste... Il rencontrera une image d’Urs Lüthi en travesti et une photographie ambiguë de Noritoshi Hirakawa dans laquelle, a priori, on ne voit rien. Ces oeuvres, comme les autres, bousculent les lignes d’un pouvoir en place, d’une pensée unique et lisse qui cloisonne, d’une société coercitive dont le but, on le sait, est de servir les aspirations des classes dirigeantes. Aussi, bien au-delà du formatage et des apparences, les “campings” de Caroline Muheim, les peintures de Jeanne Dunning, le “banc” d’Ann-Veronica Janssens ou la photographie d’Annika Von Hausswolff invitent à repenser les catégories admises.
Les œuvres exposées et l’accrochage désirent rendre compte de ces positionnements et souligner au passage les intentions portées par Judith Butler dans le plus célèbre de ses ouvrages (Gender Trouble) : “Démontrer que les catégories fondamentales de sexe, de genre et de désir sont les effets d'une certaine formation du pouvoir. ”

vendredi 25 mai 2018

"Robert Filliou draws an invisible map of the Eternal Network"

"Robert Filliou dessine une carte invisible du réseau éternel ".
C'est si surprenant et tellement beau.


samedi 12 mai 2018

Le projet "Semiography", 2013-2018

Présentation

Le projet Semiography est né en 2013. Il s'inscrit dans le fil de la collaboration initiée, dès 2011, entre l'artiste Christophe Bruno et l'historienne de l'art Chrystelle Desbordes (notamment avec le Projet artwar(e), présenté au Jeu de Paume, à la BnF, à la Gaîté Lyrique, etc. ). Semiography met en place de nouveaux outils d’analyse, de représentation et de visualisation des flux et interactions artistiques, issus de la théorie des réseaux, des médias sociaux et des big data. L’art et son histoire sont ici envisagés comme des réseaux sémiotiques aux échelles temporelles multiples.

The project was initiated in 2013 by the encounter between an art historian, Chrystelle Desbordes, working on art history in the age of the network and a network artist, Christophe Bruno, using art history as a medium for his art. Semiography deals with representations, archives and signs in relation with the idea that the advent of the network (and more precisely the transition from Web 2.0 to Web 3.0) entails a shift that turns art history into an art medium. 


Le concept

Que l’art soit le médium de l’histoire de l’art est une évidence. Inversement, depuis le XVIe. siècle, l’histoire de l’art a nourri le travail des artistes. Mais irait-on jusqu’à dire que l’histoire de l’art puisse devenir le médium même de  l’art ? C’est ici notre perception de l’histoire de l’art dans sa globalité, comme sa possible construction en temps réel à l’ère du Web 2.0, qui conduisent à imaginer l’histoire de l’art en tant que matériau privilégié de l’artiste.



 
Semiography Group, Alluvial Diagram/Caravage - L'incredulità di San Tommaso Diptych, 2013 

Semiography # 1 a donné lieu à plusieurs interventions : à l'école du Magasin de Grenoble et aux Beaux-Arts de Valence (2014), à la BnF ou aux Beaux-Arts de Paris (2015), aux Beaux-Arts de Sète (2016), etc. 

Semiography #2 a été Lauréat du programme de résidence "Hors les Murs" de l'Institut Français en 2016, qui s'est tenue en Californie. Dans ce contexte, il a notamment été présenté à l'Université de Stanford - CA (Digital Humanities Department.


Semiography # 2 : Résidence Villa Médicis Hors les murs, Californie

        «The convergence will not happen’ between the seemingly irreconcilable aesthetics of ‘Duchamp-land’ and ‘Turing-land »,             Lev Manovich


Semiography #2 focuses on the specific context of the hard-to-reconcile territories of “Turing-Land” and “Duchamp-Land”. We investigate the two-fold emergence that occurred in the 60-70’s: on the one hand, the emergence of Californian conceptual art (at the crossroads of Pop Art / Minimal Art / Land Art / Feminist Art / Performance Art, etc.), and, on the other hand, the rise of digital technologies whose pioneers settled in the Silicon Valley. To question contemporary art history, its symptoms, its writings and survivances (“nachleben”) and its possible futures, we will use and hijack digital tools from the big data era (producing maps, cycles, atlases, graphs…) and we will meet and interview artists, researchers, actors within the digital economy, between L.A. and San Francisco.The results of our research will be presented in various exhibitions and contexts. 

http://ifmapp.institutfrancais.com/residences#f2_9630-Christophe-Bruno-et-Chrystelle-Desbordes-Laureats-du-Programme-Hors-les-Murs-2016 

C. Desbordes, Mapping Semiography #2, 2017-2018 


Meetings & contacts (Winter 2016/2017 – Summer 2017)

* interviews

Ruth & Sebastian Ahnert, Researchers (Cambridge University / Workshop « FI:BRA », Stanford University, Palo Alto) ; Larry Bell, Artist * (Venice, LA) ; Devon Bella, Director of Kadist (SF) ; Alex Broekhof, Google Engineer (Mountain View, San Jose) ; Harold Budd, Musician (Pasadena, LA); Kathan Brown, Publisher (Crown Point Press Publisher, SF); Nicole Coleman, Professor (Digital Humanities & Literature Depmt, Stanford University, Palo Alto); Emory Douglas, Artist, ex Minister of Culture of Black Panthers * (San Francisco) ; Dan Edelstein, Professor (Digital Humanities & Literature Depmt, Stanford University, Palo Alto); Fred Eversley, Artist * (Venice, LA) ; Elise Fahet, Artist * (Eagle Rock, LA) ; Marc Fichou, Artist * (Silver Lake, LA) ; Rüdolf Frieling, Curator (SF MOMA) ; Hou Hanrou, Curator (San Francisco/Roma) ; Lynn Hershman Leeson, Artist * (SF) ;  Suzanne Husky, Artist (SF) ; Evelyne Jouanno, Curator (San Francisco) ; Izidora Lethe, Artist * (San Francisco) ; Henry Lowood, Curator (History of Science & Technology Collections, Stanford University Library, Palo Alto); Bradley Fidler, Reseacher * (UCLA Computer Science Depmt (Canada/ LA) ; Pierre Lefort, Independent Curator (Silver Lake, LA); Isabelle Le Normand Independent Curator (West Hollywood, LA) ; Peter Maravelis, Coordinator of Cultural Events, City Lights Bookstore (SF) ;  Tom Marioni, Artist * (SF) ; Lauren Marsolier, Artist * (SF) ; Gloria Maso, Artist * (Eagle Rock, LA) ; Stephan Mattessich Professor, Writer * (Venice, LA) ; Laure Murat, Researcher (French & Francophony- Gender Studies, UCLA – LA) ; Warren Neidich, Artist (Venice, LA) ; Stephane Ré, Attaché culturel (SF French Consulate); Rachel Rivenc, Art History Reseacher of Getty Center * (Art Contemporary Curating Depmt, Getty Center – LA) ; Anne-Sophie Simenel, Attachée culturel (LA French Consulate); Kim Stringfellow, Artist (Joshua Tree, CA); Claire Tabouret, Artist (Silver Lake, LA) ; Yan Tomaczezkci, Artist (Paris/ "Hors les Murs Residency", LA); Fred Turner, Professor * (Sociology & Digital Humanities, Stanford University, Palo Alto).


 


C. Desbordes, "Desk Padlet Semiography # 2", 2016-2017 (Recherches pour Semiography #2, Californie)



From Semiography to "Art History as a Landscape" (2016-2017)


C. Desbordes, Mapping Semiography in California, 2017-2018 




Workshop Semiography # 1 : École du Magasin / ESAD-Grenoble, Valence

Du 8 au 11 décembre 2014

Du réseau comme médium à l'histoire de l'art comme médium : représentations et archives en art à l’aune du Web 3.0.

Un projet de recherche artistique et curatorial de Christophe Bruno & Chrystelle Desbordes



Les travaux artistiques de l’un des deux auteurs du présent projet (CB) appréhendent le médium réseau comme réservoir de données brutes, de signaux non formatés, en en révélant certaines structures ou lois symboliques inédites. Il s’agit de détourner et de donner à voir ces flux d’information en tant que matière première visuelle ou textuelle. Les recherches du second auteur (CD) interrogent les outils épistémologiques de l’histoire de l’art, les pratiques curatoriales à l’ère du réseau, et la manière dont les artistes peuvent s’en emparer pour alimenter leur propre pratique.

La démultiplication des données à l’ère des réseaux et des big data permet d’envisager une nouvelle relation entre l’art et son écriture. Ces données sont aujourd’hui massivement accumulées en strates d’archives aux topologies complexes, véritables palimpsestes digitaux, nouveaux espaces d’investigation pour les humanités numériques et l’archéologie des média. Ces alluvions de signes qui se déposent au cours du temps ne cessent d’être réactivés et réactualisés, formant un réseau de temporalités et de narrations enchevêtrées.

Désormais, il ne s’agit plus seulement de s’intéresser à l’objet informationnel en soi, mais à l’ensemble des processus de production et d’interaction, des dispositifs d’affinage et autres registres sémiotiques qui participent de cette nouvelle écologie informationnelle. L’enjeu est ambitieux : d’une part définir de nouveaux modes de représentation pour l'histoire de l'art et son écriture, aussi bien sur les « temps longs » que sur les « temps courts » ; d’autre part, envisager comment l’histoire de l’art peut devenir le médium de l’art à l’ère du réseau. Dans ce contexte, l’art et son histoire se rencontrent dans un jeu de miroirs où les règles semblent redistribuées.


Ce sont les outils qui permettent de rendre sensible et visible cette forme de mutation qui seront travaillés dans le cadre du workshop. Cartographies, graphes, atlas et autres diagrammes topologiques questionneront les enjeux de l’art actuel, de ses représentations et de ses modes d’exposition.



Conférence, avec l'artiste Christophe Bruno, Workshop Semiography, Le Magasin/ ESAD de Valence, décembre 2014

vendredi 11 mai 2018

"Silicon Ideology", reportage en Californie

Reportage réalisé entre San Francisco et Los Angeles. Afin d'enquêter sur la place que prennent de nos jours les entreprises de la Silicon Valley dans ces deux villes, et de ses conséquences sur l'art et la culture, j'ai choisi de mener des interviews auprès de deux artistes d'origine et de culture différente (Emory Douglas, ex ministre de la culture des Black Panthers, SF ; Izidora Leber Lethe,  jeune artiste d'origine croate, SF), et de deux acteurs culturels, également venus d'horizons différents (Évelyne Jouanno, curator française, SF ; Stefan Mattessich, professeur de littérature à l'université de San Monica de LA). Quatre regards qui prennent la mesure des mutations en cours, voire de profonds bouleversements.

    Megan Wilson, Tax The Rich, mural, Clarion Alley Mural Project
San Francisco, 2013

"Tax The Rich is part of Wilson’s ongoing work in support of the need for a fundamental shift from free-market capitalism to a new way of being that’s rooted in compassion, generosity, and true equality for all beings." https://www.meganwilson.com/tax-the-rich



Article "Silicon Ideology"

Un an avant les grandes célébrations françaises de Mai 68, San Francisco fêtait le cinquantenaire du Summer of Love, symbole de la contre-culture hippie et du vent révolutionnaire des années 1970, aujourd’hui absorbés par les entreprises de la Sillicon Valley.

Comme beaucoup d’artistes et d’intellectuels, Stefan Mattessich a quitté San Francisco, où il est né en 1964, lors de la première « vague dot.com » pour venir s’installer à Venice Beach, Los Angeles. Ce romancier et professeur de littérature américaine au Santa Monica College ne croit plus aux lendemains qui chantent. « Dans les années 1990, j’ai compris que les valeurs de la contre-culture dans lesquelles j’avais grandi engendraient lentement de nouveaux comportements, typiques de l’ère digitale. Des jeunes gens enthousiastes montaient des start-up, tandis que moi je voyais cette “nouvelle économie” (on l’appelait alors comme ça), marquée par ses anomalies et ses contradictions, s’emparer du foyer de la Beat Generation et du free speech ! ». Aujourd’hui, et depuis maintenant cinq ans, le même phénomène de « colonisation » par les tech’ a commencé à Venice, en particulier avec Snapchat, et ses « milices » en station autour du headquarter (« siège social »). Les artistes, nombreux, qui n’avaient pas leur loyer protégé (rent control), ont dû quitter leurs lofts rapidement ou subir, en cas de refus, le poids d’un lourd procès. Bien que de tempérament calme, Stephan Mattessich ne cache pas sa révolte face à la situation. « Pour moi, c’est comme un destin terrible : là où je vais, les tech’ débarquent ! »

Comment la contre-culture, opposée à toute forme d’instrumentalisation et au fétichisme technique, a-t-elle conduit à ce « capitalisme high tech » qui balaye l’identité d’un territoire culturellement foisonnant, et désormais mythique ? « C’est une chose compliquée à comprendre, mais je crois qu’il y a des points communs entre ces deux tendances... plus d’individualisme, de narcissisme, d’hédonisme, estime l’intellectuel francophile. Sous l’effet de la répression étatique, à partir de 1968, l’idée d’accomplissement personnel est devenue une valeur politique et économique dans ce pays. Steve Jobs a émergé comme un “libertarien”, pratiquant le yoga et le bouddhisme. Il fut un parfait opérateur de ce changement ! On est passé d’un libertarisme de gauche à un libertarisme de droite. Et on a utilisé Allen Ginsberg [poète américain pionnier de la Beat Generation – Ndlr] pour vendre des ordinateurs ! » Les artistes, les classes populaires et moyennes désertent donc Venice. En un temps record, le quartier se vide de son état d’esprit et de sa population bigarrée pour se réduire à une vague idée, à une image branchée, et faire place nette aux boutiques luxueuses. « Nous sommes au cœur du “Nouvel Esprit du Capitalisme”. Ces tech’ qui s’installent à Venice ne parlent que d’argent et d’investissements, tout en se réappropriant la “Californian Ideology”. C’est comme ça que je vois cette histoire qui va de la contre-culture à Google. »